Associations parisiennes : A quoi servez-vous ?

Enquête qualitative sur les représentations du rôle des associations parisiennes de petite et moyenne structure par leurs dirigeants

Paris, leader de l’associativité ?
« Individualisme », « égoïsme », « repli » : on accuse volontiers Paris d’être un territoire propice aux relations impersonnelles. Pourtant la ville de Paris concentre à elle seule un tiers des créations associatives d’Ile de France. Le nombre global d’associations est en constante augmentation, soit entre 55 000 et 65 000 en 2009 et entre 63 000 et 74 000 en 2012 (Recherches & Solidarités, 2009, 2012). Dans une société qui subit de nombreuses crises (économique, citoyenne, sociale) les associations suscitent encore un élan d’espoir, ainsi qu’en atteste un sondage IFOP de novembre 2006 selon lequel « 82% des français déclarent que les associations sont un acteur majeur de la vie économique et culturelle ». Or, c’est justement cette même crise, qui semble avoir fissuré l’image traditionnelle des associations : Qui sont-elles ? Que font-elles ? Que veulent-t-elles ? On observe dans l’espace public, un manque de visibilité, de lisibilité mais aussi un ébranlement du sens donné à l’action associative. Acteurs majestueux de la démocratie locale pour les pouvoirs publics, elles sont aussi la cible de critiques qui dénoncent leur instrumentalisation supposée par ces derniers et leurs nombreuses dérives.

De l’autre coté du miroir : Le petit monde des associations
Mais quelles représentations ont les associations de leur rôle dans la société contemporaine ? Se considèrent-elles réellement comme des instances de démocratie locale, des prestataires au service des pouvoirs publics ? Qu’en est-il finalement de la représentation des rôles que des petites et moyennes structures, socles de la dynamique associative, se font d’elles-mêmes à Paris ? Les études à ce propos sont nombreuses mais rares en revanche sont celles qui étudient les associations en partant de leur acteurs, ou de leur dirigeants. Les chercheurs visent plus souvent une explication strictement quantitative et se préoccupent plus particulièrement de la relation financière/subventionnée toujours en lien avec les pouvoirs publics que de la construction symbolique, conceptuelle et imaginaire du monde associatif sur lui-même. N’est-il pas essentiel dès lors de cerner les positions que se donnent les associations par rapport à d’autres acteurs de la société ? Quelles représentations ont-elles de ces mêmes acteurs ? L’histoire des associations permet-elle de rendre compte de l’évolution dans le temps de ces représentations ? L’association, production de l’individu comme être social, permet-elle à celui-ci de singulariser ? (Martuccelli ; 2010) Bref, il s’agit de comprendre ce que recouvrent les représentations du rôle des associations par leurs dirigeants afin de décrypter le rapport qu’ont ces acteurs au monde social contemporain.

Discours sur la méthode d’enquête : associations, comment vous analyser ?
La recherche dont sont issus ces résultats, repose sur une enquête qualitative basée sur la triangulation de nombreuses techniques : analyse documentaire, recherche de données statistiques institutionnelles, utilisées à des fins de cadrage du contexte et du sujet, observation des plateformes d’interactions entre pouvoirs publics et associations. Ces observations in situ ont permis de construire l’objet et l’approche théorique du sujet. Enfin 23 entretiens semi-directifs ont été réalisés afin de mener une investigation approfondie et ce avec des dirigeants de petite et
moyenne structures associatives implantées sur le territoire parisien ayant des liens- ou non- avec la collectivité ville de Paris.

Associations et pouvoirs publics : « Je t’aime, moi non plus »
Quel rôle a une association pour les dirigeants d’associations ? Pour eux, dans l’idéal une association doit être « un moteur » de la vie locale, et vecteur de lien social. Mais dans les faits, au regard de leur propos, ce n’est plus leur seul combat. Aujourd’hui, les associations compensent tant bien que mal le recul de l’Etat et, plus généralement, des collectivités territoriales dans des domaines qui leur étaient auparavant réservés. Les responsables ont l’impression dès lors d’assumer des missions qui ne relèvent pas à priori de leurs domaines de compétences, mais qu’ils doivent pourtant assurer du fait de leur éthique ou de leurs convictions humanitaires, mais qu’il est aujourd’hui difficile de remplir faute de moyens appropriés. « Et pourtant elles en n’ont pas les moyens, voilà… elles ont en charge des missions qui sont plutôt des missions de l’Etat donc à un moment donné soit il faut leur donner des fonctions aussi institutionnelles ou des moyens qui soient propres à une institution, soit il faut faire ce qu’elles font. »(Naoile, responsable développement) Parce qu’elles servent bien plus l’économie étatique et territoriale publique, qu’elles ne la desservent, les associations sont d’abord en quête de légitimité et de reconnaissance de la part des pouvoirs publics du point de vue de leurs actions surtout. Si leur première attente est souvent d’ordre financier, considéré comme le minimum syndical du point de vue de la reconnaissance, la volonté première des associations est de pouvoir construire des politiques sociales en collaboration avec la ville de Paris.

L’association ou le modus vivendi de la démocratie
La nature de la relation entre pouvoirs publics et associations semblent ainsi avoir changé : ne se percevant plus comme de réels contre-pouvoirs politiques, elles tentent d’harmoniser la relation entre institutions et habitants tout en tentant d’acquérir une certaine légitimité auprès des pouvoirs publics. L’association s’appuie ainsi sur le lien social qu’elle créée pour investir le politique via un espace public d’expression libre dans une démarche soit complémentaire des initiatives publiques soit protestataire en prônant la prise en compte de nouveaux enjeux : « Je pense qu’on pourrait faire quelque chose avec ces organismes contre l’incivilité. Trouver des solutions avec les élus pour mettre des petites amendes symboliques… » (Francine, présidente) Il s’agit de faire intervenir la population du territoire qui serait alors en mesure de reprendre les rênes d’une démocratie dite du local que des élus supposés « trop loin du terrain » ont voulu s’approprier. Une incitation à agir qui s’exerce par une plus grande réflexivité des acteurs sociaux, une prise en compte du paysage local et des valeurs citoyennes : « Je pense que c’est en utilisant les partenaires privés et les habitants là qu’on peut mettre en œuvre une politique» (Marie-Ange, présidente)

Associations parisiennes : quel « singulariste »1êtes-vous ?
C’est cette même approche qui permet au mieux le retour à la responsabilisation de l’individu et à sa résilience. L’articulation du rapport et de la valence des individus et du collectif associatif concourent à l’amélioration du quotidien de l’individu. Cette axiologie aux abords psychosociologiques s’exprime dès lors dans un besoin irrépressible de rencontre d’autrui pour une meilleure découverte de soi : « C’est pour ça que je parle d’empowerment : s’il y a un besoin de déclic, c’est la prise de conscience qu’ils peuvent faire, qu’ils ont les compétences» (Marie-Ange, présidente). La disponibilité des individus est aussi une contrainte majeure pour l’association, qu’il s’agisse de ses responsables ou de ses membres : être associatif est donc quoi qu’il en coûte, un choix singulier : « Qu’est-ce que je suis prête à consacrer, quel temps de ma vie je suis prête à consacrer à ça et pourquoi ? Je pense qu’on ne s’engage pas par hasard et qu’on y réfléchi à deux fois. » (Marie-Christine, présidente) Mais que signifie : être en association ? Est-ce faire quelque chose avec les autres ou faire quelque chose pour soi ? Car le choix de donner son temps pour quelque chose est une symbolique à ne pas négliger comme le dit Pierre Périer2: « L’évolution de la société peut se lire à travers de l’évolution de ses temporalités car le temps ordonne la vie sociale, régule les relations entre les membres d’un groupe ». Il s’agit donc par le biais de l’association, d’une appréhension différente des facettes de la vie en général : en proposant une autre façon de vivre une nouvelle temporalité, un nouveau rapport au lieu de vie et de nouvelles sociabilités.

Quels rôles vis-à-vis de l’économie ? : L’association une affaire en or
Le positionnement que se donne les dirigeants associatifs au regard des institutions notamment ne peut se soustraire à une logique de marché, qui plus est lorsque celle-ci est amplifiée par la professionnalisation du monde associatif initiée par les pouvoirs publics. Les dirigeants associatifs recherchent une place dans l’économie des territoires, en se voulant plus compétents, plus innovants, tout en cherchant à conserver l’esprit associatif qui permet de mettre précisément en avant de telles spécificités : « Une association peut créer des emplois par exemple, et en arriver à « stimuler une société » et créer des richesses » (Jaja, président). Mais les choses sont pourtant plus complexes car il existe un réel décalage entre les activités économiques des associations et « l’esprit associatif » tel qu’il est présenté par les dirigeants : « C’est ce petit grain de naïveté, ou cette insouciance.. Quand je parle d’esprit, c’est la petite liberté qu’on a, qu’on pense avoir aujourd’hui quand on est en association. On dit c’est une association, il n’y a pas de problème.. » (Matie, directrice).

Pour ne pas conclure…
Au regard des différentes structures sociales de la vie quotidienne dans lequel l’association s’inscrit et de son cadre socio-historique, cette étude nous a amenés à orienter nos recherches en direction de trois rôles/ positionnements majeurs distincts :
– L’intégration de l’association dans une synergie de marché et la gestion de ce paradoxe.
– Les nouveaux rapports qu’entretient le monde associatif avec la politique et la mise en exergue d’une nouvelle façon de concevoir la démocratie.
– L’impact direct de l’association sur le quotidien de l’individu et la réadaptation du système représentationnel collectif à la singularité et au renforcement des projets de vie personnels.
En outre, il a été possible de repérer une volonté de prise en charge de la citoyenneté sur le territoire parisien par les dirigeants associatifs ou tout du moins d’une éducation à la citoyenneté.

« Mon quotidien est aussi fait de beaucoup de quotidiens » (Marie-Ange, présidente) »

1 Pris au sens de Martuccelli Danilo, Qu’est-ce qu’une sociologie de l’individu moderne ? Pour quoi, pour qui comment ? ,« Sociologie et sociétés », vol.41, n°1, 2009, p 15-333

2 Pierre Périer, « Je, nous et les autres en vacances », Les temps libérés, Journées d’études organisées par les CEMEA, novembre 2004.

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